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Lutte contre l’homophobie : du punitivisme à l’ordre moral

Arya Meroni

01 octobre 2026

7 min.

Cet article s'appuie sur deux cas concret en apparence éloignés – le dépôt de plainte de la mairie de paris contre des propos homophobes et ce qui s'apparente à une augmentation de l’homophobie chez les ados néérlandais·es – pour analyser les ressorts des politiques punitivistes : sont-elles réellement efficaces ou, au contraire, participent-elles à renforcer l’ordre moral qu’elles prétendent combattre? 

Mercredi 23 septembre 2026, Emmanuel Grégoire, maire de Paris, indique que la mairie va porter plainte à l’encontre de toutes les personnes ayant mis des commentaires homophobes sous le post Instagram annonçant la date de la Pride de Paris.Les réactions semblent unanimes : « merci », « bravo », « cela leur apprendra», « il y a des lois, on s’en sert ». Plusieurs médias LGBT+ sur Instagram relayent l’info, acclamée par des dizaines de milliers de personnes. Un de ces médias sous titre que des amendes de plusieurs milliers d’euros pourraient être mises. C’est d’ailleurs aussi une demande récurrente des internautes en commentaire. Si on s’en tient au cadre légal, difficile de leur donner tort. Effectivement, l’homophobie est un délit. Faire appliquer les lois de la République semble alors la moindre des choses pour protéger les LGBT+, non ? Peut-être cela pourra-t-il même transformer nos homophobes en allié·e·s convaincus de la lutte ? 

C’est le double sens d’un énoncé tel que « ça leur apprendra ». D’un côté, il semble annoncer que la sanction permettra d’éviter toute répétition du délit. Car si quelque chose « sert de leçon », c’est qu’a priori, on ne le refera pas : on ne veut pas risquer une nouvelle punition, d’autant plus si celle-ci est économique – ou pire. De l’autre, cela peut suggérer que la condamnation sera transformatrice : apprendre peut-être le respect de la différence ? Ces deux propositions sont au cœur d’un certain positivisme progressiste : par la sanction, on protège, on répare et on transforme. Le bout du fil carcéraliste n’est d’ailleurs jamais très loin, et les débats autour de la loi dite intégrale contre les VSS le prouvent. Pour celles et ceux qui, parmi les progressistes, sont favorable à un traitement carcéral des violences, le problème avec l’enfermement, ce serait uniquement le manque de suivi, une fois que la personne a commis sa peine. Mais fondamentalement, la logique est la suivante : un petit tour en prison permettrait de protéger la personne victime, de réparer la blessure. Car comme chacun·e le sait, guérir, c’est voir l’autre souffrir, puis permettre au loup de devenir un agneau par les vertus de la cage.

« Si punir économiquement quelqu’un·e est inefficace, c’est aussi une politique visant à paupériser les classes populaires. À l’heure où le prix de l’essence continue d’atteindre des sommets et où l’inflation généralisée noie les classes laborieuses, souhaiter que certaines personnes perdent jusqu’à plusieurs milliers d’euros est pour le moins cynique. »

L’amende, une violence de classe comme une autre

On pourra me rétorquer que j’exagère : a priori ici il ne s’agit pas de prison, mais d’amende - bien que si l’on s’en tient à la loi, la prison fait partie des peines possibles. La logique est pourtant similaire : je devrais me sentir en sécurité du fait que quelqu’un·e perde de l’argent car « cela lui apprendra », ressentir une forme de réparation du fait qu’il donne 1000€ à l’État, et un budget amputé, dans le contexte économique actuel, aurait comme conséquence de faire réfléchir sur l’homophobie structurelle. Si on fait un pas de côté, l'efficacité des radars en matière de prévention routière prouve pourtant le contraire. Les chiffres des mort·e·s de la route grimpes depuis quelques années, de même que le montant des amendes. Lorsqu’on reçoit la sanction, en général, on préfère jurer que de réciter le code de la route. La comparaison peut être hasardeuse, la conduite n’est pas affaire d’oppression. Le fond en revanche est le même : la punition semble inefficace, et seules des politiques visant à transformer, en amont, peuvent réellement avoir une prise sur la réalité.

Si punir économiquement quelqu’un·e est inefficace, c’est aussi une politique visant à paupériser les classes populaires. À l’heure où le prix de l’essence continue d’atteindre des sommets et où l’inflation généralisée noie les classes laborieuses, souhaiter que certaines personnes perdent jusqu’à plusieurs milliers d’euros est pour le moins cynique. Ici, apparaît très clairement le moment où le progressisme punitiviste renforce les vents contraires qu’il prétend combattre. Avec un trou béant dans un budget déjà maigre, celles et ceux qui, parmi ces homophobes, sont issus de milieux populaires, pourront ajouter les LGBT+ à la cause de leur précarisation. La seule conséquence que cela aura sur les personnes LGBT+ sera, tout au plus, que ces personnes se cacheront un peu plus pour être homophobes, de la même manière qu’on traque les radars sur Waze. Mais se cacher ne fait pas reculer les ressentiments, bien au contraire : on attend simplement qu’un jour plus favorable permettent une libération publique des affects négatifs.

« Comme un symbole, aux Pays-Bas toujours, l’extrême-droite de gouvernement a refoulé trois imams jugés homophobes du territoire néerlandais en fevrier 2025. En juillet de la même année, le gouvernement a retiré un projet de loi visant à faciliter le changement d’état civil pour les personnes trans. »

Les Pays-Bas, safe zone homophobe ?

La thèse défendue dans mon livre c’est la loose finale est que le progressisme fourre-tout pave la voie au fascisme inclusif. Un détours vers les Pays-Bas s’impose pour s’en convaincre. Quasiment le même jour, une enquête d’opinion révélait que le taux d’adolescent·e·s néerlandais·e·s ayant une vision positive de l’homosexualité est en chute libre : de 40% en 2022, ce chiffre tombe désormais à 22% chez les jeunes garçons, de 78% à 51% chez les filles de 12 à 16 ans. Pourtant, des mesures ont été prises ces dernières années pour sanctionner plus durement les discriminations. En 2025, par exemple, un changement dans la loi prévoit d’alourdir jusqu’à 33% les peines si le facteur discrimination est retenu comme circonstance aggravante. Visiblement, ces politiques n’ont donc pas d’effet pédagogique… Pas plus, par ailleurs, que celles de visibilité promues depuis deux décennies. Depuis 2010, les écoles sont ainsi encouragées à mettre en place des « vendredi  violet », journées durant lesquelles les élèves sont invités à témoigner de leur tolérance envers les personnes LGBT+ en portant cette couleur. Plusieurs villes se déclarent zone safe, et luttent activement contre le harcèlement des personnes LGBT+. Le premier ministre, Rob Jetten, est même gay ! Comment se peut-il qu’un havre de tolérance sécuritaire puisse abriter autant de jeunes homophobes ?

Comme dans le reste du monde libre, les vagues brunes déferlent sur les Pays-Bas depuis plusieurs années. Avant Jetten, le premier ministre était issu d’une coalition constituée avec les principaux partis d’extrême-droite. C’est d’ailleurs sous ce mandat-là que la loi de 2025 a été adoptée. Ce qui pourrait sembler paradoxal ne l’est pas : en Italie, Giorgia Meloni s’est targuée d’avoir inscrit dans la loi la reconnaissance des féminicides ainsi que sa condamnation à perpétuité, tout en s’opposant à toute politique d’éducation et donc de transformation des facteurs pouvant entraîner les violences. D’un côté, on punit plus sévèrement, de l’autre, on laisse faire ; punir la violence et propager l’idéal cis-hétérosexuel : pour une société de l’ordre moral et de la loi sécuritaire. Comme un symbole, aux Pays-Bas toujours, l’extrême-droite de gouvernement a refoulé trois imams jugés homophobes du territoire néerlandais en février 2025. En juillet de la même année, le gouvernement a retiré un projet de loi visant à faciliter le changement d’état civil pour les personnes trans.

Quelle conclusion tirer de tout ça ? Tandis qu’on verbalise, la petite bourgeoisie lesbienne et gay, à qui la promesse du tout sécuritaire parle, finit par trouver dans le vote RN un débouché rassurant. Cette solution a comme avantage de réunir tout le monde : l’homophobe qui veut l’ordre moral, l’homonationatiste qui souhaite une loi sécuritaire.

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