La fête & l’alcool : alliés de la communauté queer ?
Gaëlle Guillou
21 octobre 2026
10 min.

Dans son essai Alcool résistance, l’autrice Gaëlle Guillou propose « une critique socio-politique de la culture de l’alcool ». Le livre montre comment les dominations systémiques structurent notre rapport à cette drogue légale, et propose « un rapport renouvelé au plaisir, aux risques et à la santé communautaire ». Voici quelques bonnes feuilles extraites de ce texte paru le 2 octobre aux éditions du Commun.
Il y a quelques années, je m’amusais à raconter qu’il n’y avait que 200 les·bi·ennes à Paris. Puis, comme nombreuses d’entre nous, j’ai découvert une soirée les·bi·enne avec un public d’un bon millier de personnes qui dansaient, riaient, se regardaient avec douceur et parfois, avec désir. À ce moment-là, j’ai eu la sensation de faire partie de quelque chose de plus grand que moi – d’une communauté. Cette expérience presque mystique de la communauté queer à travers la fête, nous sommes nombreux·ses à l’avoir vécue, à la chérir. Nous y retrouvons aussi une manière de vivre notre héritage, notre filiation extra-biologique avec nos aîné·es queers, qui ont longtemps été — et sont encore — exclu·es des espaces publics, criminalisé·es, agressé·es, tué·es. Alors, la fête, les bars, les clubs constituaient — et constituent — des espaces de liberté, de joie partagée, face à un monde hostile.
« La fête nous permet à nous, queers, de nous voir heureux·ses quand on nous promet une vie de souffrance et de rejet. (...) Mais les grands alcooliers ont vite perçu en cet espace de joie communautaire une opportunité marketing. »
Pour autant, ces espaces sont aujourd’hui presque indissociables de la consommation d’alcool et d’autres substances. Cette relation a contribué à la criminalisation de certains lieux tels que les bars queers, dans lesquels la recherche de stupéfiants devient un motif de fouille intempestive, dérangeant voire interrompant l’organisation générale de la fête. Ce n’est pas qu’un fait du passé. En mai 2023, le bar queer féministe Bonjour Madame du 11e arrondissement de Paris se fait contrôler par 25 policier·es en gilets pare-balles — un prétendu contrôle de routine — pour des infractions supposées de « défaut de licence IV » et de « consommation d’alcool sur la voie publique malgré un arrêté préfectoral l’interdisant (37) ». Le bar sera ensuite fermé plusieurs semaines.
La fête nous permet à nous, queers, de nous voir heureux·ses quand on nous promet une vie de souffrance et de rejet. Lorsque l’épidémie du VIH battait son plein, la fête laissait à la communauté une chance d’incarner des corps pleins de vitalité. Kane Race, dans Pleasure Consuming Medicine, raconte que « [les] corps entassés, les décorations, les lumières, les drogues, les costumes et la musique se combinaient pour produire une perception puissante et largement accessible de présence, d’appartenance, de situation commune et de vitalité, à une époque où l’image de l’homme gay, mourant seul, rejeté par sa famille, était le récit préféré du grand public (38) ».
Mais les grands alcooliers ont vite perçu en cet espace de joie communautaire une opportunité marketing. Absolut, la marque de vodka, a par exemple été la première marque d’alcool en 1981 à cibler directement les hommes gays (39). Elle continue à sponsoriser des chars de pride, se présentant comme des « allié·es (40) ». Mais ne soyons pas dupes : la publicité sur les communautés gays aux États-Unis a permis à la petite marque suédoise de s’exporter sur le marché international, au détriment de la santé de nos communautés.
En 2012, Jerome Hunt estime qu’environ 20 à 30 % des homosexuels et personnes transgenres ont un usage à risque de substances, contre environ 9 % dans la population générale. De même, 25 % des homosexuels et des personnes transgenres ont un usage à risque de l’alcool, contre 5 à 10 % de la population globale. Cette prévalence est souvent utilisée pour pathologiser les personnes queer et leurs pratiques, alors qu’une des raisons principales de cette surconsommation est liée à l’oppression subie du fait d’être LGBTQIA+ (41), ledit « stress minoritaire ». Le stress minoritaire est la conséquence directe des discriminations (à l’emploi, au logement, dans le milieu médical, etc.) que vivent les personnes LGBTQIA+.
Les queers utilisent souvent l’alcool pour « s’automédiquer », particulièrement lorsqu’iels risquent de subir des discriminations dans leurs parcours de soin, voire de recevoir des informations incorrectes par manque de connaissances et de recherche spécifiques à leurs vécus. Par conséquent, iels tendent à éviter de consulter : un article de 2023 indique que la moitié des personnes queers interviewées avaient « intentionnellement retardé, évité ou sauté un examen médical au cours des 12 derniers mois », avec une probabilité supérieure de 26 % par rapport à leurs pairs cis et hétéro (42).
« N’oublions pas qu’on ne boit pas que parce qu’on est discriminé·es, mais aussi parce qu’on veut être ensemble, connecté·es, et qu’on considère les substances psychotropes comme des moyens accessibles de faire corps. »

Comme le rappelle Rhyannon Styles, autrice trans d’un mémoire sur le rapport des personnes trans à l’addiction, l’alcool a aussi des effets néfastes sur le système immunitaire. Cela peut davantage compliquer les parcours de santé des personnes trans — incluant d’éventuelles opérations —, créant un frein au rétablissement et à la santé en général (43). Si la transidentité et la non-binarité ne se réduisent pas à des hormonothérapies ou à des chirurgies, l’accès à ces traitements peut sauver des vies : la thérapie hormonale réduit de 14,4 % la chance de faire une tentative de suicide chez les jeunes personnes trans (44).
Mais, expliquer les plus hauts taux de consommation d’alcool de la communauté LGBTQIA+ par les difficultés de santé mentale, physique et communautaire, c’est aussi renforcer cette image des queers malheureux qui ne font rien pour leur bon plaisir. Comme le dit Kane Race, « [les] taux plus élevés de consommation de psychoactifs chez les minorités sexuelles sont souvent vues comme une réponse pathologique à la violence de l’homophobie et de l’aliénation sociale. Mais cette perspective ne rend pas visible le rôle que jouent les drogues dans certaines pratiques distinctives de sociabilité, d’appartenance et de plaisir (45) ». N’oublions pas qu’on ne boit pas que parce qu’on est discriminé·es, mais aussi parce qu’on veut être ensemble, connecté·es, et qu’on considère les substances psychotropes comme des moyens accessibles de faire corps.
Je me demande aussi, de manière un peu provocatrice, si j’aurais pu explorer ma queerness de la même manière sans substances psychotropes. Pendant longtemps, je ne savais pas vraiment ce que ça voulait dire, ressentir du désir. Je savais juste enchaîner les gestes que j’avais appris dans les séries. J’embrasse des mecs en soirée et je m’enfuis direct après. Je rentre seule dans ma chambre, et, avec la force de l’ivresse, je télécharge des applis de rencontre où je ne mets que les femmes dans mes critères. Je matche toute la nuit, et le lendemain, je me réveille toute pleine de gueule de bois, de honte, et je supprime l’appli avant que quiconque ne puisse la voir. Comment ne pas se réveiller avec la sensation qu’on a fait quelque chose de « mal », quelque chose qu’on n’aurait pas pu faire sans la force de l’ivresse ?
« Par ailleurs, la consommation d’alcool rend la sexualité moins jouissive. (...) Alors je dis : nous, personnes queers, méritons du bon sexe, du sexe qui détruit les normes et du sexe dans lequel on est pleinement présent·es. Du sexe où on ne se déteste pas, du sexe où on n’a pas honte, du sexe qu’on ne regrette pas le lendemain. »
Combien de nos premières expériences queers se sont faites sous alcool ? Comme la plupart des jeunes, on rencontre aussi nos partenaires dans des lieux de consommation d’alcool — bars, clubs, soirées. L’alcool nous met un petit peu plus à l’aise, peut-être, nous aide à tenter des approches (46). En fait, la prise de drogue comme d’alcool change les normes sexuelles d’une personne. Une étude de 2020 explique que « [la] consommation de drogues permet de surmonter des obstacles psychologiques qui empêchent d’avoir des relations sexuelles : faible estime de soi, culpabilité liée aux pratiques sexuelles, préoccupations liées aux croyances religieuses, normes sociales et croyances concernant les comportements sexuels entre personnes du même sexe. [...] Après avoir pris de la drogue, les personnes interrogées ont déclaré être plus disposées à prendre des initiatives, à avoir des relations sexuelles en groupe, à pratiquer le bondage et la discipline/domination et soumission/sadisme et masochisme (BDSM), à utiliser des jouets sexuels, à essayer de nouvelles positions sexuelles, à jouer des rôles et à réaliser leurs fantasmes sexuels, par rapport à leur état de sobriété. [...] Certaines personnes sont prêtes à repousser leurs limites sexuelles [sobres] après avoir eu des rapports sexuels sous drogue, alors que d’autres restent dépendant·es des drogues pour assouvir leurs désirs sexuels (47). »
Je peux reconnaître que l’alcool m’a permis d’explorer des désirs que j’assumais à peine sobre, tout en critiquant la nécessité de l’alcool dans ces situations. C’est là l’ambivalence queer face à l’alcool : à la fois l’alcool m’a parfois entraîné à rentrer dans une case hétérosexuelle, à la fois il m’a permis d’explorer mes désirs hors normes. Mais dans ces deux cas, c’est le poids des normes, notamment face à une sexualité dissidente, qui nous pousse à consommer. Cela ne revient pas à dire que nous manquons d’autonomie dans nos choix et nos cheminements vers le plaisir, ou que l’association des drogues à la sexualité est nécessairement pathologique — non. De fait, je rêve d’un monde où, si l’on voulait consommer des drogues ou de l’alcool pour avoir de la sexualité, ce serait davantage le résultat d’une volonté autonome de plaisir que d’une réaction aux normes sexuelles qui pèsent sur nous.
Par ailleurs, la consommation d’alcool rend la sexualité moins jouissive (48). Je n’ai jamais ressenti autant de désir qu’en étant sobre – être dans mon corps, attentive, comprendre que le sexe peut être une forme de transgression, de transcendance. Trouver la conscience de mes mouvements, de mes envies, les sortir des espaces de fête. Alors je dis : nous, personnes queers, méritons du bon sexe, du sexe qui détruit les normes et du sexe dans lequel on est pleinement présent·es. Du sexe où on ne se déteste pas, du sexe où on n’a pas honte, du sexe qu’on ne regrette pas le lendemain. Pour ça, nous avons tout intérêt à construire des solidarités perverses contre les normes relationnelles et sexuelles. Nous ne jouerons pas le jeu de l’assimilation, nous ne continuerons pas à discriminer les communautés kinky, les communautés polyamoureuses, et nous soutiendrons la destruction des normes relationnelles et sexuelles pour tous·tes. Pour que la consommation liée à la sexualité soit un plaisir, et pas une manière de nous faire mal face à des normes qu’on n’a pas choisies.
Alcool résistance, aux éditions du Commun, 228 pages, 18€

Notes de bas de page
36. Jean Swallow (éd.), Out from Under : Sober Dykes and Our Friends, Spinsters, Ink., 1983, pp. 88-89
37. Margaux Otter, « “Bonjour Madame” fermé après un contrôle de police : ce qu’il s’est passé dans ce bar lesbien et militant de Paris », Le Nouvel Obs, 26 mai 2023. https ://www.nouvelobs.com/societe/20230526. OBS73825/que-s-est-il-passe-au- bonjour-madame-bar-queer-et-feministe-a-paris-ferme-apres-un-controle-de-police.html [consulté le 18/02/2026]
38. Kane Race, Pleasure Consuming Medicine :The Queer Politics of Drugs, Duke Univer- sity Press, 2009, p. 22.
39. « The power of Absolut’s evolving LGBTQ+ marketing efforts », Braithwaite, https: //gobraithwaite.com/thinking/the- power- of- absoluts- evolving- lgbtq- marketing- efforts/ [consulté le 18/02/2026]
40. https://www.absolut.com/en/campaign/40-years-of-allyship/ [consulté le 18/02/2026]
41. Jerome Hunt, « Why the gay and transgender population experiences higher rates of substance use », 9 mars 2012. https://www.americanprogress.org/article/why-the-gay- and-transgender-population-experiences-higher-rates-of-substance-use/ [consulté le 18/02/2026]
42. Brian Mastroianni, « New study finds 47 % of LGBTQ people experience medical gaslighting », Healthline, 13 août 2023. https://www.healthline.com/health-news/new- study-finds-47-of-lgbtq-people-experience-medical-gaslighting [consulté le 19/02/2026]
43. Rhyannon Styles, Help! I’m Addicted : A Trans Girl’s Self-discovery and Recovery, Jessica Kingsley Publishers, 2021.
44.Travis Campbell, Samuel Mann, DucHien Nguyen, et Yanavander Meulen Rodgers, « Hormone therapy, suicidal risk, and transgender youth in the United States » dans AEA Papers and Proceedings, 2023. https://www.aeaweb.org/articles?id=10.1257/pandp.20231057
45. Kane Race, Pleasure Consuming Medicine :The Queer Politics of Drugs, Duke Univer- sity Press, 2009, p. 20.
46. Tiffany L. Marcantonio et Malachi Willis, « Examining substance-involved sexual experiences and consent communication by sexual identity », dans Psychology & Sexuality, 14(1), pp. 279–293, 2022. https://doi.org/10.1080/19419899.2022.2106884
47. Lauren A. Smith, Katerina Z. Kolokotroni et Rhys Turner-Moore « Making and communicating decisions about sexual consent during drug-involved sex : a thematic synthesis », dans The Journal of Sex Research, 58(4), pp. 9-10, 2020. https://doi.org/10 .1080/00224499.2019.1706072
48. Debby Herbenick, Tsung Chieh (Jane) Fu, Brian Dodge et J. Dennis Fortenberry, « The alcohol contexts of consent, wanted sex, sexual pleasure, and sexual assault : Results from a probability survey of undergraduate students », dans Journal of American College Health, 67(2), pp. 144–152, 2018. https://doi.org/10.1080/07448481.2018.1462827
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