THÉA « Les thèmes de mes chansons sont pas fun, mais ça crée des communautés »
Apolline Bazin
09 octobre 2026
10 min.

Avec ses textes emo portés par un grand mix pop-punk, THÉA entraîne des milliers de personnes dans son sillage. Son premier album POPSTAR SPEEDRUN sort à point nommé pour accompagner l’automne révolté. Sa voix queer, vénère et touchante, y chante son mal de vivre pour mieux s’accrocher.
Sur son dernier EP COMÈTE, THÉA chantait « Qui fera taire les kids fucked up ? » Hasard de calendrier, son album est sorti le 2 octobre, en plein mouvement lycéen. Il a des allures de bande-son idéale pour les jeunes générations à qui on refuse un présent et un avenir dignes. POPSTAR SPEEDRUN est aussi un album qui marque le premier temps d’accomplissement d’une jeune artiste qui réalise ses rêves. La promo a été lancée en trombe, avec le single « LÉTAL », un feat très réussi avec Rebeka Warrior, icône de l’emo pop star. THÉA partage un autre duo avec sa complice Changeline, pour un titre explosif sur la pression qui monte avec le succès. Mais si THÉA poursuit sa cavale sur des hits aux rythmes électriques, de nouvelles chansons prennent aussi le temps de raconter une enfance marquée par un parent malade et maltraitant. POPSTAR SPEEDRUN raconte aussi le désir de s’affranchir d’un passé traumatique, un cap qui esquisse petit à petit une nouvelle voie pour son autrice-compositrice-interprète qu’on espère voir briller longtemps.
[TW - la conversation évoque le suicide et des violences intrafamiliales]
Problematik- Comment avez-vous créé la pochette de l’album ?
THÉA : J'avais envoyé au label depuis longtemps une image de la statue de Lucifer dans la Holy Trinity Church [à Londres, une œuvre de Paul Fryer ndlr]. Lucifer est pris dans des câbles téléphoniques, à deux doigts de toucher le sol, avec des grandes ailes et tout… Bref, j’aime bien les imageries un peu épiques et je trouvais cette image trop belle donc, c'est parti de là. On a commencé à faire un peu des mood boards et il y avait des photos de Fifou [qui a réalisé la pochette].

Sur l’image on ne sait pas si je m'envole, si je me crash ou si j’atterris. Si les câbles me retiennent, où ils m'empêchent de bouger. C'est un album qui parle de devenir adulte, d'évoluer dans la musique et dans ma vie, mais d'avoir quand même mes soucis, mes doutes qui peuvent me retenir aussi. On est toujours un peu dans une chambre d'ado quand même, le lieu où tout a commencé. C'est un truc qui revient beaucoup, comme je compose depuis chez moi. On a travaillé sur la tenue avec Pierre Desmones. J’aime bien être un personnage, avoir une esthétique en lien avec les jeux vidéo, avec des grosses pompes en mode Rayman et même ma coupe.
D'ailleurs, l'album se termine avec « Scott et Ramona », une référence à Scott Pilgrim.
Oui c’est un film que j’aime bien. J’avais commencé à faire un truc mega sad sur ce morceau un peu blues. Geagea, une amie productrice qui m'a beaucoup aidé sur l'album, m’a conseillé de prendre le contre-pied et le premier truc que j’ai noté c'est « Scott Pilgrim » parce que c'est le film préféré de mon copain, tu vois.
Petit à petit j’ai vu d’autres parallèles, déjà dans ma coupe qui est inspirée du personnage de Ramona, mais surtout ce rapport au passé qui vient de te casser les couilles et de comment trouver un peu de réparation dans une relation. Ça me parle.
Tu considères que cet album raconte ton passage à l’âge adulte ?
En tout cas, j'ai beaucoup parlé de mon adolescence, de trucs d’anxiété. Là, cet album ouvre sur d’autres questionnements : en fait je suis encore là, ça commence à marcher, je commence à vivre mes rêves, c'est trop cool, mais qu'est-ce que ça implique comme doutes ? Qu’est-ce que je garde ? Où est-ce que je me répare ?
J’ai beaucoup parlé de la teuf, de sortir avec les potes, de faire la merde… Mais par contre, quand je rentrais à la maison, c'était la guerre quoi. C’est ce que raconte « Tout s’en va » [qui parle notamment de l’alcoolisme de sa mère, ndlr]. Je l'ai surtout écrite en pensant à cette idée de rentrer à la maison et de subir une relation avec quelqu'un qui a un double visage.
« « Celles qui die » était le morceau le plus dur à écrire. Parce que [le suicide] est un sujet qui est tellement important, pour moi et pour tout le monde autour, que je pouvais pas faire la moindre erreur, le moindre raccourci. »
« Celles qui die » est une autre chanson très forte de l’album qui parle de suicide. Tu commence par dire « Maman voulait se foutre en l'air/ Peut-être que c'est héréditaire/ Je connais l'odeur des salles d'hôpital de nuit, des clopes et des hématomes » puis plus loin tu écris « Je passais ma vie au cimetière à espérer ne pas te voir/ On s'est fait v'la les blagues de merde mais on s'est pas dit au revoir ». De quoi parle cette chanson ?
Je l'ai aussi écrite en pensant à mon foyer, quand j'étais encore chez mes parents. Forcément j’ai aussi tiré d’autres expériences perso, je mélange toujours un peu les histoires de toute façon.
Est-ce que tu as eu une conversation particulière avec ta mère au moment où tu as envisagé d'écrire cette chanson ou pas du tout ?
Non, elle n'a pas entendu ni « Celles qui die », ni « Tout s'en va » qui parle aussi d’elle. J'ai pris des distances par rapport à ma mère, j’en avais marre de subir certains trucs [violents]. Quand je dis « Si j’ai tant de mal à vivre, c'est qu'on m'a bâti sur tes failles », c'est vraiment la réalisation pour moi du modèle avec lequel j’ai grandi. Je parle beaucoup de faire les cons et du côté un peu punk, de la drogue… Mais finalement, j'ai jamais parlé de ce qu’il y avait derrière. Je fais la teuf aussi pour fuir, pour trouver des espaces, parce que ça a été les premiers endroits où je pouvais être moi-même. Enfin, c’est vraiment deux morceaux où je ne voulais pas romantiser quoi que ce soit. Et je pense que c'est pour ça qu'ils arrivent que maintenant, qu’ils font peut-être un peu plus mature, à certains endroits.
Ce qui est sûr, c'est que « Celles qui die » était le morceau le plus dur à écrire. Parce que [le suicide] est un sujet qui est tellement important, pour moi et pour tout le monde autour, que je pouvais pas faire la moindre erreur, le moindre raccourci.
C'est aussi la chanson la plus sobre, soniquement. Est-ce que tu avais des envies particulières sur le travail du son, justement, pour cet album ?
C'est vrai que je voulais pas rester dans le pop-punk des années 2000. C’est aussi venu du travail avec d'autres artistes. Il y a eu GeaGea, Rok et Dudu sur « La vie est belle », j'ai aussi travaillé avec Sasha du groupe Graphy-T. C’est un peu la première fois que je m'entourais, j’avais vraiment envie d'aller un peu plus loin que ce que j'avais proposé jusqu'à maintenant. Et je crois que j'ai embrassé un truc autour de l'imperfection, pendant l’album.
Par exemple, j'ai ré-enregistré un sample dans ma pièce avec un micro de merde parce que ça sonnait pas comme je l’entendais. En fait, j'ai besoin d'emmener les gens dans mon espace parce que j'avais besoin que le son, même électronique, sonne humain. Qu’il sonne distordu des fois, glitchy et surtout qui sonne comme s'il était produit dans une chambre.
Même si j'ai un label et des moyens de faire des choses, j’assume vraiment ce truc un peu DIY. Dans les moments où l'IA peut faire sonner des trucs en mode ultra bien, ce qui fait la différence c'est vraiment d'emmener les gens dans un monde et son processus. En tout cas moi c’est ce qui m'intéresse.

Les paroles de l’album restent marquées par une forme d’urgence, tu parles souvent de vivre vite et de penser à la mort. Est-ce que tu commences à te voir durer malgré tout ?
Je pense qu'il y a des clés de réponse dans l'album. C'est sûr que de toute façon, il y a toujours dans mes textes une forme de nihilisme de base, même si ce n'est pas ce que je préfère de moi. Mais oui, je commence à envisager des choses. C'est pas tout le temps évident. Justement dans l’album j’ai placé des petits endroits de réparation. Par exemple, « Scott et Ramona » ça arrive pas à la fin de l'album pour rien. Cette relation, c'est un peu la première fois où je me suis dit, « ok, je peux me voir pendant quelques années ».
On va dire que les endroits de nihilisme dans ma musique prennent la forme de morceaux méga vénères, méga puissants, alors que les endroits de réparation sont plus intimes. C'est pour ça que j'ai plus de mal à les écrire. Et puis évidemment, dans « Celles qui die » je dis cette envie de « ne pas être une de plus ». J’ai pas envie de devenir un chiffre, même si c’est dur parfois. Ça parle de ce combat mais ça vient forcément de l'impulsion de vouloir être là, de vouloir rester, vouloir vieillir et aller mieux.
Tes textes parlent beaucoup de ta santé mentale. Comment ça t'affecte d'avoir gagné en exposition médiatique ?
Ce qui est sûr, c'est que ça ne règle pas tous les soucis. Ça met aussi une responsabilité par rapport à mes équipes, aux gens qui me suivent. Ça donne un peu une raison de se gérer. Maintenant, je parle de ça parce que la musique, c'est mon endroit poubelle.
Tous les trucs avec lesquels je n’arrive pas à construire – mon nihilisme, déconner et faire de la merde – je les mets dans ma musique. Avec aussi l'espoir que les gens se reconnaissent dans ces phrases-là. Ces choses existent en moi mais ne me résument pas non plus à 100%, c’est pour ça que je les mets dans ma musique.
Ce qui est joli c'est quand on se retrouve en concert, que ça parle aux gens. Même si les thèmes de mes chansons sont pas fun, ça permet de créer des communautés et de l’union. C'est un peu le seul truc que j'ai trouvé à construire avec ces sentiments-là, des moments ensemble. Pour la première fois aussi, je suis pas si dure avec moi, tu vois. Il y a un truc de « Vas-y, c'est la merde, mais tu fais de ton mieux. »
« « Fuck les pills » c’est pas pour dire aux gens d’arrêter d’écouter leur psychiatre, et ne rien prendre. Mais j’ai vu ce que mon psychiatre a fait à ma daronne et ça pose des questions. J’ai aussi vu des gens qui se sont fait interner en psychiatrie, j’ai vu les dérives, mais aussi comment ça a aidé des gens à certains moments. »
Dans « h4rdR0ck3r », t’as une punchline qui dit « Fuck les pills et les nazis ». Quel rapport as-tu avec la question du soin aujourd’hui ?
Des gens m’ont reproché de normaliser la drogue, je pense que mon intention sera plus claire maintenant qu'il y a des tracks [qui racontent mon histoire] comme « Tout s'en va ». C'est vrai qu'il y a une part d'attitude, le genre emo joue de ça, d’être une rockstar et prendre des trucs. Donc il y a une part d'exercice de style là-dedans. Ça fait aussi partie de ma réalité, chez moi et autour de moi… À côté, j’ai toujours parlé de mon envie que ma musique marche, mais qu'est-ce que ça implique d’entrer dans une industrie ? De faire des compromis à certains endroits ? Tu peux pas être juste une militante si tu veux faire de ta musique ta vie. Mais j'aime bien les endroits de doute parce que, pareil, j'ai pas de réponse à tout.
« Fuck les pills » c’est pas pour dire aux gens d’arrêter d’écouter leur psychiatre, et ne rien prendre. Mais j’ai vu ce que mon psychiatre a fait à ma daronne et ça pose des questions. J’ai aussi vu des gens qui se sont fait interner en psychiatrie, j’ai vu les dérives, mais aussi comment ça a aidé des gens à certains moments.
Donc mon rapport à ces questions-là est complexe. Je ne suis pas très renseignée sur l’anti-psychiatrie, mais le plus important pour moi, c'est le combat que ça laisse de voir ta daronne se détruire à l’alcool et aux pilules. Il n'y a pas besoin de faire une thèse dans la musique pour capter qu’être dans un environnement comme ça implique toutes ces réflexions et toutes ces nuances sur un sujet.

D'où vient ta détestation de l’État ? Comment tu t'es forgé tes convictions ?
Par le lycée auto-géré de Paris. À la base j'y allais parce que je n’étais bien nulle part et encore moins dans l'espèce de lycée catho privé où mes darons ont voulu me foutre. J’ai fait une demi année et leur ai dit d’aller se faire foutre, j’ai tagué le lycée et je me suis cassée parce que c'était horrible.
J’ai cherché ce qui était l'exact opposé de ça, et c'était le LAP. J'y allais pour pas aller en cours, et au final là-bas j'ai trouvé la liberté d'être moi-même. Et surtout beaucoup de ressources et de gens avec qui on partait en manifs. Donc c’est là-bas que j’ai fait mon éducation parce qu'il y avait une grosse culture militante et politique, ne serait-ce que par le concept et l'existence du lycée. En plus, un lycée autogéré, il n'y a pas mieux pour voir tous les trucs cool et les problèmes d'un espace militant. C’était parfait.
C’était aussi les années post- Nuit Debout, et le début des manifs contre la loi travail. Tout ça coïncide avec le moment où je commence à transitionner, donc le moment où je vis les violences les plus vénères de ma vie, que j'ai pas vu venir. Mais du coup, j’ai trouvé refuge au LAP avec des gens qui m’ont dit que c’était pas normal ce que je vivais et qu’on pouvait se battre pour changer les choses. En plus c'était le tout début des cortèges de tête. J’ai été nourrie aux comics et j’étais comme une dingue. Puis après tu vois tes potes se faire tabasser… C’était vraiment violent la répression.
Dernière question, qu’est-ce que tu peux teaser au sujet de ton concert au Zénith qui arrive bientôt ?
Je peux tellement pas dire grand chose, mais on va faire un truc qui n’a jamais été fait je pense. En vrai, comme d'hab sur les trucs à Paris, on réserve des surprises, on met un peu le paquet.
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